La formalisation du discours savant Jean-Claude Gardin
La formalisation du discours savant (*)
Jean-Claude Gardin
École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris
1. Les disciplines d'érudition | 2. Café du commerce | 3. Affaire de philosophe | 4. Accumulation d'observations | 5. Paradigme du calcul | 6. Semiologie et informatique | 7. Réflexions sur le Troisième voie | 8. Le tiers instruit | 9. Le confusion froide | 10. Ce qui nous sépare | 11. Deux-voies-et-non-trois
Les sciences de Ihomme sont-elles en crise?
Les sciences de Ihomme sont-elles en crise? Beaucoup laffirment, périodiquement, au fil des décennies. Je nai quant á moi aucune opinion tranchée sur ce point: mon domaine de recherche se limitant á larchéologie, je ne me sens guére armé pour traiter une question aussi vaste. Imaginons cependant quon la pose pour cette seule discipline: larchéologie est-elle en crise? Je répondrais avec vigueur par la négative.
Les travaux qui suivent mettent en cause, cest vrai, le discours sayant; mais une mise en cause ne signific pas une crise, ni moins encore une révolution. Mon sentinient est au contraire que larchéologie ne sest jamais aussi bien portée : le fait quelle étende aujourdhui ses explorations á larchitecture de ses écrits est á mes yeux le signe dune santé magnifique. Les textes ci-aprés sont le fruit de ces explora- úons ; rien nobiige á voir en eux lannonce dun «changement de paradigme». Labus de telles formules, depuis Kuhn, mincite plut6t á présenter ce recueil comme un témoignage parmi dautres dune évolution parfaite- ment «normale» des idées ou des mecurs, dans les disciplines historiques, lorsquon raisonne dans une perspectiva temporelle un peu longue.
Archéologie, discours savant, disciplines historiques: précisons dabord plus clairement nos frontiéres. Les écrits des archéologues - les miens compris - ont été ceux qui mont fourni pendant trente ans matiére á réflexion. Mais chacun sait que les archéologues font office dhistoriens, méme lorsquils se nomment préhistoriens. Lobjectif commun est de reconstituer la vie des hommes dautrefois, les événements dont ils ont pu étre agents ou témoins, Iorganisation changeante de sociétés ou de cultures aujourdhui disparues, bref tout ce qui peut contribuer á iiourrir notre curiosité du passé. Lensemble des textes écrits á cette fin forme ainsi un édifice assez homogéne, au moins dans les parties hautes oú sénoncent les réponses de chacun á des questions sembiables, alors méme que les objets considérés dans les parties hasses manifestent la plus grande diversité, de Ioutillage lithique aux documents darchives, en passant par toute la gamme des vestiges matériels ou des sources écrites sur lesquels s'appuient ces reconstitutions.
C'est donc bien le discours des disciplines historiques en général qui nous occupe, en droit, au-delá du cas particular de l'archéologie. Une restric- tion s'impose pourtant : il existe des disciplines historiques hors du champ des sciences de I'homme, au moins si I'on entend par lá I'étude d'événements ou de processus singuliers, considérés á des échelles de temps variables. La paléontologie est du nombre, mais aussi bien la géologie, voire la géophy- sique elle-méme, avec les séquences ou les scénarios propres á chacune. Pour- tant, le discours de la géophysique ne ressemble pas á celui de l'archéologie ; il fait appel á un langage scientifique hautement élaboré, aujourd'hui séparé du langage dit «natural auquel les sciences de I'homme restent attachées. Une maniére d'exprimer cette différence est d'opposer au discours - scienti- fique » des uns le discours « savant » des autres, sans impliquer aucune hiérar- chie entre les deux termes. Où se trouve la ligne de partage entre les deux genres ? Je ne cherche pas à en décider: sans doute est-on là en présence d'un continuum dont seuls les pôles apparaissent à tous assez clairement. Le genre qui nous occupera dans les -pages qui suivent est au premier chef le genre savant.