Jean Clément, de la pédagogie à l'e-criture
http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3246-6663-236641,00.html
Le département Hypermédia de l'université Paris-VIII est né voilà une douzaine d'années. Il dispense un enseignement de deuxième cycle (maîtrise en sciences de l'information et de la communication, option "hyperdocuments multimédias") et de troisième cycle (DESS "Réalisation multimédia et édition électronique", DEA "Enjeux sociaux et technologies de la communication", option "Création et communication multimédias").
Du côté de la recherche, le laboratoire Paragraphe œuvre dans le champ des hypertextes et des hypermédias. Outre de nombreuses publications, il organise tous les deux ans un colloque international sur ce thème, dont le dernier s'est tenu la semaine dernière à Valenciennes, en présence de l'Américain Ted Nelson, le "père" de l'hypertexte.
Jean Clément est maître de conférences dans le département, où il assure notamment la responsabilité pédagogique de la MST et l'organisation des séminaires du DEA. Il y organise depuis une dizaine d'années des ateliers d'écriture hypertextuelle.
Comment définiriez-vous l'"e-écriture" ? Vous paraît-elle un terme approprié et en quoi diffère-t-elle de la création d¹un récit à l'aide d'un clavier ?
"E-criture" est sans doute plus heureux qu' "e-écriture". D'autres bons candidats sont susceptibles d'évoquer la même chose : écriture électronique, écriture numérique, cybertexte, cyberlittérature. J'ai un faible pour ce dernier vocable pour plusieurs raisons. D'abord, la cybernétique théorisée par Norbert Wiener dans les années 1940 renvoie à des processus de traitement de l¹information et au fonctionnement d'un certain type d¹automates. De ce point de vue, les recherches en génération automatique de texte relèvent bien d¹une forme de cybernétique. Mais la cybernétique s'est aussi intéressée dès ses débuts aux systèmes complexes de la matière vivante et au phénomène du feed-back. La littérature informatique peut donc être aussi qualifiée de cybernétique quand elle considère, dans les hypertextes ou dans toute forme de littérature interactive, le fonctionnement de la relation auteur-texte-lecteur comme un système dans lequel le lecteur est en mesure de " gouverner " (le mot grec kubernêsis désigne l'action de manœuvrer un bateau) le texte qui est soumis à sa lecture. La cyberlittérature, enfin, c'est aussi celle dont la création, la diffusion et la réception se font au sein du réseau Internet, qualifié de cyberespace, selon le néologisme créé par William Gibson.
Doit-on faire une différence entre "littérature hypertextuelle" et "littérature interactive" ? Constituent-elles la cyberlittérature ?
La cyberlittérature englobe quatre catégories d'œuvres : les textes générés automatiquement par ordinateur (les générateurs de Jean-Pierre Balpe), la poésie animée (Philippe Bootz et la revue Alire), les hypertextes littéraires (Apparitions inquiétantes d'Anne-Cécile Brandenbourger, Vaisseaux fantômes de Renaud Camus) et les expériences d'écritures collaboratives sur Internet , comme le Websoap. Il faut distinguer littérature hypertextuelle et littérature interactive. L'hypertexte, en tant qu'il consiste à laisser le lecteur cliquer sur des liens préétablis qui lui donnent accès à un parcours de lecture possible, ne présente qu'un assez faible degré d'interactivité. Il existe des dispositifs plus complexes qui prennent mieux en compte les comportements du lecteur-spectateur (on a vu des dispositifs captant les rythmes cardiaques du lecteur pour provoquer un affichage interactif). Mais plus on avance dans l'interactivité, plus on s'éloigne de la "littérature"en général.
Artiste, écrivain ou technicien ? Comment définiriez-vous l'auteur, "l'e-criteur" d'aujourd'hui et sa production en ligne ?
Le terme "écrivain" est rarement revendiqué par les auteurs à propos de leurs œuvres électroniques. Auteur, ou auteur multimédia, artiste ou poète électronicien se rencontrent plus souvent. Dans les débuts, nombreux étaient ceux qui venaient de l'informatique ou s'étaient initiés à la programmation. Avec les outils d'aujourd'hui, la maîtrise de l'informatique pure et dure n'est plus nécessaire.
Ecrire de la cyberlittérature, c'est céder au lecteur une part du processus de création de l'œuvre et c'est s'aventurer aux marges de la littérature. La plupart des "productions" (terme plus souvent employé que le mot "œuvre") relèvent de la littérature expérimentale, contestataire ou avant-gardiste. Elles s'hybrident le plus souvent avec les autres médias. C'est toute la force du numérique que de favoriser cette convergence entre les médias et entre les arts.
Propos recueillis par Marlène Duretz