Apprendre
la littérature en ligne: transformer les techniques communicatives du discours
savant.
Sans
vouloir considérer ici les craintes ancestrales que la technologie a suscité
dans les milieux humanistes et littéraires, il me semble évident que la longue
hégémonie du support imprimé cède actuellement le passage aux
transformations textuelles dynamiques suscitées par les nouvelles potentialités
du domaine digital. La Toile nourrit des peurs, mais aussi de puissants espoirs,
et ceci nous permettra peut-être de faire évoluer cette situation et de
reformuler quelques idées préconçues qui subissent déjà des transformations
qui semblent donner lieu à un véritable changement de paradigme. La soudaine
apparition de la textualité électronique nous fournit une magnifique occasion
pour réfléchir sur les caractéristiques des supports textuel-imprimé et
textuel-électronique, dont la comparaison peut apporter un éclairage
additionnel sur chacun d’entre eux. On pourrait même supposer qu’on assiste
actuellement au moment le plus propice et favorable dans l’histoire pour
repenser les fondements de la littérature imprimée et de la littérature électronique.
Quoi qu’il en soit, il est certain que face à l’Apocalypse annoncée par
des prophètes enragés, les cris aux secours des théoriciens qui craignent de
se sentir aliénés dans leur domaine de connaissances et de perdre ainsi leur
part de pouvoir, et les efforts menés par ces deux groupes pour arrêter le
plus tôt possible l’évolution des évènements, la rencontre entre texte et
technologie ou, en d’autres mots, l’irruption de la technologie dans l’espace
textuel n’a pas déclenché les effets étranges, pervers et improductifs qu’on
voulait nous faire croire et que beaucoup auraient désiré voir accomplis.
Pour ne pas insister davantage sur le “sujet Bloom” [1],
nous pouvons citer le titre éloquent d’un livre d’Eugene Goodheart, Does
Literary Studies have a Future?, où Goodheart s’interroge sur la possible
survie des études littéraires dans un monde colonisé par la culture populaire
et par la menace technologique. Mon but ici n’est pas de parler de ce livre ni
d’un possible futur des études littéraires, d’autant plus que je suis
persuadée d’un avenir fécond pour ces études tant qu’il y aura des
“textes” et tant que nous conviendrons que la “littérature” existe
toujours (ce dont je n’ai pas le moindre doute). Evidemment il reste à voir
si les études littéraires comme entéléchie, selon une approche critique fermée
et déterminée, vont continuer à exister telles que nous les connaissons
maintenant ou bien elles seront capables de devenir perméables aux changement
que la littérature subit afin de pouvoir réfléchir sur celle-ci avec des
outils esthétiquement et idéologiquements appropriés. Le fragment cité ci-dessous
est révélateur de cette vision des choses:
If…
as the propagandist for new technology tell us, the computer with its
exponentially increasing power to deliver information is where the educational
action is, there may be little hope for the serious study of serious
literature in the future
(1999: 103-104).
En
définitive, au-delà de la critique féroce qu’il dirige contre la “culture
populaire”, Bloom attribue aux promoteurs de la nouvelle technologie – d’ailleurs
pas si jeune que ça – la responsabilité de cette possible absence de futur
pour la critique et la théorie littéraires confinées dans un espace clos.
Quant à la question de continuer à utiliser le concept de “nouvelles
technologies”, nous devons considérer qu’il commence à être périmé même
si je m’en sers comme une étiquette encore utile. A proprement parler, on
devrait utiliser l’expression technologie digitale, qui engloberait toutes les
contingences de l’espace cybernétique qui nous mènent forcément vers une
dispersion terminologique considérable.
Cependant, un point attire particulièrement notre attention:
toute réflexion sur l’étude de la littérature et des technologies digitales
pose une kyrielle de questions et exige tout de même la définition de lignes méthodologiques
à partir desquelles ces réflexions peuvent être abordées. Si, de plus, on
intervient en tant que professeur dans une université virtuelle, où notre tâche
consiste à enseigner des matières comme “théorie de la littérature” et
“littérature comparée”, la réflexion doit s’arrêter notamment sur l’enseignement
et sur les étudiants, sur le binôme enseignement et apprentissage. A la
Universitat Oberta de Catalunya, ce processus a lieu dans un espace concret de
la Toile: un campus virtuel qui fonctionne exclusivement avec Internet, de manière
asynchronique.
D’après George Landow, le monde digital redessine l’enseignement,
en suivant le processus entamé d’abord avec l’invention de l’écriture,
ensuite celle de l’imprimerie, et libère l’étudiant du besoin de se
trouver physiquement en présence du professeur (Landow, 1997:29-30). Si l’enseignement
ne se déroule plus dans la salle de cours mais sur l’insaisissable virtualité
de l’écran, l’approche méthodologique joue un rôle essentiel car la
qualité du produit final – un apprentissage réussi – n’est pas toujours
garantie si l’on tient compte de deux éléments fondamentaux: d’un côté,
la nouveauté d’enseigner des contenus universitaires homologués et de qualité
à travers la Toile, d’un autre côté, l’absence de référents et d’expériences
semblables dans lesquelles on pourrait se retrouver et dont on pourrait tirer
des leçons. Voici la conclusion que j’en tire: si votre principe existentiel
consiste à vivere pericolosamente et si le saut de la mort ne vous donne
pas de frissons dans le dos, la Universitat Oberta de Catalunya est faite pour
vous.
En effet, Internet constitue le moyen presque exclusif de notre
existence et si la fin justifie encore les moyens, nous pouvons affirmer que
notre travail en tant qu’enseignants est pleinement justifié, même dans ce médium
hétérogène et troublant. Notre objectif es malgré tout d’“enseigner”.
Dans ce sens, en paraphrasant le Prince de Salina, on pourrait croire que notre
objectif professionel est de “tout changer afin que rien ne change”. Mais la
réalité épistémologique dans laquelle nous sommes immergés ne nous permet
pas cette imposture “gattopardesque”. Nous ne pouvons pas détourner une réflexion
profonde sur la question suivante: faut-il
au début du XXIe siècle offrir le même type d’enseignement
standard, tant dans une université traditionnelle que dans une université
pionnière comme la UOC? Les changements socio-culturels provoqués par
Internet, la société de l’information dans laquelle nous vivons, nous
obligent à repenser quelques principes et à considérer la création de
nouveaux espaces et possibilités en consonance avec notre époque. Désormais,
tout étudiant est aussi et potentiellement un individu “infoxiqué” (pour
utiliser le néologisme créé par Cornella, qui combine information avec
intoxication dans la gestion et la digestion de l’avalanche d’informations
que nous recevons tous les jours). Individu infoxiqué, donc, qui peut accéder
d’un simple clic et partout où la connexión est possible, à des quantités
énormes d’information. Cet étudiant peut se sentir dupé si l’information
que le professeur lui transmet dans un cours consiste en une simple liste de références
qu’il peut trouver de façon plus ou moins organisée dans un base de données
quelconque sur Internet. Il devrait plutôt attendre du professeur qu’il joue
le rôle d’un “guide”, qu’il lui fournisse des instruments intellectuels
lui permettant de penser et de se forger un critère. Dans notre entourage littéraire
nous devons enseigner à lire, dans toute la profondeur qu’on puisse attribuer
à cette formule. Nous avons choisi la méthode herméneutique préconisée par
Gadamer, qui conçoit cette discipline comme l’art de comprendre l’opinion
de l’autre. Ceci est une formidable réflexion pour aborder l’activité qu’on
désigne comme lecture et qui vise à participer du “sens partagé”. Car
Gadamer conçoit la lecture des auteurs du passé dans un certain sens comme une
manière de dialoguer avec des interlocuteurs, les interpeller et se laisser
interpeller par eux. En conclusion, lire signifie établir des liens, lire
signifie dialoguer, opération trop châtiée par les théories récentes malgré
son importance capitale.
Malheureusement, l’université s’intéresse davantage à la création
de politiques d’auto-perpétuation qu’au renouvellement didactique,
structurel et idéologique. Face à cette attitude, la UOC offre à tout
professeur d’université avide de remettre en question ses capacités d’enseignement,
la possibilité se confronter à de nouvelles ressources, de découvrir une
nouvelle réalité grâce à des outils comme la Toile, ce qui constitue sans
doute un bon exercice d’hygiène mentale. Dans ce contexte, quand un
professeur essaie de transposer les contenus qu’il sait transmettre dans les
salles de cours aux nouvelles technologies, il est obligé, d’abord, de déployer
d’énormes efforts de planification et d’organisation, puis d’acquérir
quelques outils didactiques et pédagogiques, étape souvent délaissée dans le
domaine de l’enseignement universitaire traditionnel.
Revenons
maintenant à l’année 1995, qui marque le début de cette aventure
universitaire catalane. La transposition du modèle de la salle de cours au modèle
virtuel devenait alors incontournable. En plus du manuel de classe – dans un
sens classique – que les élèves recevaient par courrier chez eux, les
classes virtuelles mettaient à leur disposition un forum, un espace pour le débat
publique et un ensemble d’outils sous format web: bibliothèque, para-textes,
exercices, etc. Les professeurs (“consultants” dans notre terminologie),
disposaient à leur tour d’un “tableau du professeur”, un remplaçant
virtuel du tableau noir ou du tableau d’annonces conçu sous format de
courrier électronique et à travers lequel avait lieu la connexion avec les étudiants.
Un peu plus tard, alors que les premières promotions obtenaient leurs maîtrises
–Lettres et Philologie– la reconfiguration méthodologique résultant des
expériences d’apprentissage dans nos classes virtuelles nous a obligé à
poursuivre nos recherches afin d’améliorer progressivement notre travail.
Ainsi, tout en préservant la structure communicative de base (tableau, forum et
débat), qui d’ailleurs s’est avérée appropriée, les supports de cours en
papier ont été petit à petit remplacés par des supports-toile qui permettent
un fonctionnement beaucoup plus souple et adapté aux possibilités hypermédiatiques
de notre environnement. Ils sont souvent accompagnés d’un espace situé à
l’intérieur de la classe où l’on peut faire circuler des “données”
d’une plus grande compléxité hypertextuelle (des fichiers de texte, audio,
vidéo, etc.) et qui est actualisé, le cas échéant, tous les jours par le
consultant, en rajoutant des articles de presse, des nouveautés éditoriales,
de nouveaux fonds documentaires, etc.
Pour réussir à mettre tout ce dispositif technologique au
service de l’éducation, on doit d’abord résoudre la question du changement
de cadre dans la rencontre avec le discours. Ce nouvel environnement comporte
une certaine substitution de toute une série de codes liés au format papier
par d’autres codes associés au contexte digital. La description des étapes
de ce processus de substitution devrait faire l’objet d’une analyse plus
longue et approfondie que celle que nous offrons ici aujourd’hui. Notre
objectif est beaucoup plus modeste. Nous allons seulement indiquer les
changements qui affectent l’enseignement de la littérature et essayer de les
inscrire dans les possibilités réelles qui pourraient nous permettre d’avancer
– d’un point de vue théorique – de l’esthétique de la réception à
l’esthétique de l’interactivité en provoquant un jeu de voix dans la
classe virtuelle non seulement entre enseignant-étudiant, mais entre les étudiants
eux-mêmes.
En effet, ce nouveau paradigme nous invite à réfléchir sur la
modalité nouvelle de construction des discours du savoir et les modalités spécifiques
de leur transmission et de leur lecture. Si, en quelque sorte, la forme provoque
un effet sur le sens, la façon de montrer et d’organiser les informations
disponibles devient essentielle, surtout quand on attend une réponse active de
la part de l’étudiant incluant de façon naturelle un sentiment de communauté.
Ainsi, faut-il repenser et organiser différemment la relation entre les sources
et les modalités de l'argumentation, etc. Le New Criticism a transformé
l’analyse de textes en territoire du critique/expert, doté d’une sensibilité
et d’une perception particulières, capable de déceler les secrets des trésors
littéraires (Navajas, 2002), par contre, nous avons développé un critère
personnel philologique-herméneutique parmi de multiples autres possibilités.
D’abord,
le changement fondamental s’opère autour de l’hypertexte, dont la complexité
et l’alterité radicales sont les vrais responsables de l’angoisse suscitée
par la textualité électronique. Malgré la dispersion terminologique qui prévaut
dans le domaine de la théorie de l’hypertexte,[2]
comme autrefois dans le domaine de la théorie du récit, etc., nous convenons
avec Landow de ce qu’on peut désigner grosso modo comme “hypertexte”,
le moyen informatique mettant en rapport information verbale et non verbale et
qui permet aux lecteurs de choisir leurs propres parcours parmi un ensemble de
possibilités. Dans la matière “Sujets de littérature universelle”, nous
avons abordé un ensemble de textes à partir d’une série de relectures selon
le fil conducteur de quelques sujets transversaux et communs à une bonne partie
d’ouvrages de la littérature universelle (concrétisés dans le désir, le
voyage, l’identité et l’altérité). Dans ce support de cours hypertextuel
qui mélange lecture linéaire et lecture séquentielle ou fragmentaire inhérente
à l’hypertexte, ainsi que d’autres ressources en vidéo et audio, on offre
aux étudiants des lectures et des interprétations d’ouvrages essentiels de
la littérature universelle à travers un parcours intertextuel à deux versants,
génétique et analogique, en établissant des liens entre une panoplie de
textes littéraires, picturaux ou cinématographiques. Ce cours se propose de
contribuer à une lecture transversale de la littérature universelle dans un
environnement virtuel d’apprentissage, tout en fournissant des clés pour un
exercice pratique de littérature comparée en suivant des itinéraires de
lecture qui nous guident à travers des époques et des traditions littéraires
éloignées dans l’espace et dans le temps.[3]
“Un
bon lecteur est un relecteur”, affirme fermement Nabokov. La puissance de
cette affirmation ne pose aucun doute: dans l’espace hypertextuel, où la
lecture est fragmentée et non séquentielle, la relecture se manifeste comme la
stratégie méthodologique inevitable dans la construction du sens. Si nous nous
attardons à analyser les raisons qui nous poussent à relire, nous nous
rendrons compte tout de suite qu’il n’existe pas une norme claire justifiant
ce choix particulier. La première rencontre avec un texte se produit souvent
par induction ou par hasard puisqu’il s’agit d’un acte rarement libre;
l’option de la relecture, par contre, est un acte marqué par la liberté (Borràs,
2001). L’hypertexte rend possible une relecture exponentielle des contenus que
nous avons préparés, mais cela ne suffit pas. L’acte d’enseignement ne
finit pas, comme c’est sûrement
le cas dans une salle de cours, par la rédaction et la confection de ces
structures, ou parcours hypertextuels.
Ensuite, il faut considerer sérieusement que pour enseigner en
ligne, à partir de ces supports de cours digitaux, on doit d’abord se libérer
des habitudes acquises et modifier les techniques communicatives du discours
savant. Les manières de prouver la « validité » d'une analyse littéraire
se trouvent, maintenant, profondément mises en cause dès lors qu’on peut développer
le discours selon une logique qui n'est plus nécessairement linéaire et déductive
mais ouverte et relationnelle et que l’étudiant-lecteur peut consulter lui-même
les documents (fichiers, images, paroles, musique), objets ou instruments de la
recherche [par exemple, voir et écouter Vittorio Gassman réciter le chant XXVI
de l’Inferno de Dante tout en lisant soi-même le chant original avec
la traduction en catalan sous les yeux]. Dans ce monde textuel sans frontières,
ou avec les seules frontières de la curiosité et le désir, le lien
devient la notion essentielle. On participe d’une conception de la
liaison comme l'opération qui met en rapport les unités textuelles découpées
pour et par la lecture mais qui devrait provoquer aussi une réponse de la part
de l’étudiant. En ce sens-là, la révolution des modalités de production,
de transmission et d’interrogation des textes peut être comprise comme une
certaine mutation épistémologique.
Je voudrais maintenant décrire brièvement le profil du lecteur
et la pratique de la lecture impliqués par l’hypertexte, un texte qui naît
de la fragmentation, de la dispersion ou du rhizome, et qui méritent une
attention particulière. Espen Aarseth a même forgé le terme ergodic
literature (à partir des vocables grecs ergon et hodos,
“ouvrage” et “chemin”) pour désigner les créations littéraires qui
exigent de la part du lecteur l’effort non négligeable de traverser le texte,
d’en pénétrer le sens. De manière analogue, au moment d’élaborer les
supports de cours nous avons voulu créer un produit hypertextuel ergodique pour
l’étude des réseaux qui nouent des liens thématiques dans la littérature
universelle.
La critique a souvent traité l’hypertexte comme la mise en
pratique des idéaux théoriques post-modernes. Négation des hiérarchies par
nature, l’hypertexte outrepasse les notions conventionnelles de “cloison”,
de “finitude” textuelle, de même que les frontières du texte, et dissipe
radicalement l’autorité en l’élargissant vers le lecteur dans l’acte même
de la lecture (Gilbert, 1997). On peut aussi rajouter le fait que l’extrême
fluidité de l’hypertexte nous oblige à repenser une des préoccupations
centrales pour ceux qui rédigent des textes: la possibilité de contrôler la
façon dont chaque lecteur “passe” à travers un texte. A mon avis, l’hypertexte
représente une nouvelle forme de “textualité transitable”, si je peux me
permettre l’expression, fondée sur la capacité de “pénétration” d’un
texte contenant des liens qui ouvrent des portes vers de nouveaux horizons de
signifié. Le professeur qui enseigne en ayant recours à la technologie de la
voix doit simplement séduire ses étudiants à travers chaque mot, dans chaque
intervention. S’il écrit un livre, un manuel, il est encore d’une certaine
manière en état d’espérer de la part de ses étudiants –quelle naïve
perception du contrôle – qu’ils suivront un ordre plus ou moins linéaire.
Dans le cas de l’hypertexte, néanmoins, ce contrôle s’évanouit complètement,
même si le professeur utilise toujours la séduction comme une arme qui pousse
vers l’errance hypertextuelle. Dans ce contexte, on perd la notion de contrôle
car elle est rejetée par l’hypertexte lui-même. Si le savoir se transmet et
se répand en produisant une virtualité infinie de connexions intertextuelles
qui représentent à leur tour les formes infinies de configuration discursive
du sujet (Pinto, 2002), tout devient relevant, susceptible d’être
interconnecté. Une pareille prétention de contrôle est encore plus illusoire
si l’on considère que le lecteur peut devenir écrivain.
Nous faison référence, tout de même, à un hypertexte indépendant,
de lecture seule, dans lequel les contributions du lecteur-étudiant se bornent
à la sélection du parcours de lecture, et non pas à un système connecté en
réseau, où les lecteurs peuvent aussi ajouter des textes, des liens ou les
deux. Quoi qu’il en soit, l’étudiant-lecteur a la possibilité d’imposer
une structure narrative déterminée à l’hypertexte: la sienne, personnelle
et inaliénable. Cette structure, dominée par le désir, constitue le vrai
moteur jouant le rôle de guide subliminal au cours de la navigation à travers
les contenus organisés “en réseau”, à cause des liens, ce qui retentit de
façon importante sur la réthorique et la stylistique de la composition
hypertextuelle. Stuart Moutlhtop, par exemple, signale que la réthorique
hypertextuelle devrait non pas être fondée sur la cohérence et l’ordre,
mais sur l’instabilité et le chaos (1991). Nos étudiants ont surmonté l’épreuve
avec succès. On attendait d’eux qu’ils sussent parcourir les possibles itinéraires
que nos lectures structurées en format hypertextuel peuvent générer, et qu’ils
fussent capables en même temps de créer leur propre parcours intellectuels
d’analogies thématiques et affinités de lecture et de le soumettre au
jugement de la communauté des autres étudiants, et non seulement au professeur,
procédé qui s’est avéré une vraie construction chorale de pensée.
Toutefois, je ne crois pas que les milieux universitaires soient prêts à
accepter la fermeté d’une declaration de principes comme celle formulée par
Moulthroup, aussi simple dans son énoncé que complexe dans son assimilation et
sa mise en fonctionnement.
Notre objectif dans l’enseignement de cette matière – peut-être
trop ambitieuse pour être valable pour “tous les publics”[4]
– était de promouvoir de façon naturelle avec un outil comme l’hypertexte,
un nouveau cadre de travail digital afin de mettre en évidence l’ouvrage
d’un point de vue plus physique, complètement textuel, et qui permette l’établissement
de liens, l’intéraction et l’interrelation (Borràs, HERMENEIA 2002). Cet
usage particulier de la philologie, que Raffaele Pinto perçoit comme beaucoup
plus attentif au sujet interprétant et aux questions qui le constituent en tant
que tel qu’au texte interprété et à sa réalité historique objective, peut
être considéré comme une révolution copernicienne de la critique littéraire,
promue par les nouvelles technologies.
On a attribué à l’hypertexte des qualités telles que promesse
de pouvoir, de liberté et d’indépendance, mais ces promesses ne deviennent
pas réalité toutes seules, comme par magie, comme le souligne Jonathan Smith
dans son article “Teaching Victorian Literature in the Electronic Age” ; il
faut les apprendre. Un recyclage général des procédures qui interviennent
dans tout processus d’enseignement s’impose. Face au transfert de
“savoir” du professeur (remplacé par “support” dans un environnement
virtuel) on doit mener à bien la tâche d’accompagnement dans le processus de
maturation intellectuelle des étudiants, en intervenant dans le “tableau
virtuel” ou dans le forum afin d’animer le débat, en corrigeant des
exercices, en répondant à des doutes, en posant de nouvelles questions… Tout
compte fait, on est face à une tâche holistique, plus complète, ou globale,
sans aucun doute plus enrichissante pour l’étudiant, puisqu’il est obligé
de lire, de comparer, d’écouter ses camarades ainsi que le professeur,
d’intervenir, d’organiser ses idées de façon logique et de les présenter
de manière cohérente. En résumé, en comptant sur ses propres initiative et
capacités, il doit organiser et construire d’une façon radicalement
subjective ses propres modalités personnelles d’apprentissage.
L'enseignement dans une université virtuelle nous a montré que
cette mutation épistemologique que nous avons cité tout au long du travail
comporte, à son tour, une nouvelle modalité de communication des
connaissances, qui ne serait plus seulement l'enregistrement de vérités déjà
établies, mais une construction collective de la connaissance par l'échange
des savoirs, des expertises et des sagesses. On espère que ce processus
constituera une étape de plus vers l’interactivité de l’apprentissage en
ligne.
En définitive, nous vivons dans un contexte semblable à celui
dans lequel John Donne a écrit ce vers que je vous propose; d’autant plus
qu’il constitue une analyse du rôle du critique dans ce nouvel environnement
troublant, mais on remet cette question à une prochaine occasion. Je finis donc
avec ce vers promis comme la meilleure des élucidations possibles: “Tis
all in pieces, all coherence gone”. Je reprends ce propos sous forme de
question ¿Vole en éclats, toute cohérence abolie?” car j’espère
dans un futur immédiat pouvoir apporter des arguments pour defendre une “cohérence
de la fragmentation” ou une esthétique, si l’on veut, de la fragmentation.
Soient ces mots une promesse d’avenir pour les études littéraires et pour le
futur de l’enseignement de la littérature.
Borràs
Castanyer, Laura, “Internet
i literatura avui: el fil d’Ariadna” dans http://www.uoc.edu/in3/hermeneia.
Borràs
Castanyer, Laura (ed.) Deseo, construcción y personaje, Madrid, SGAE,
2002.
Goodheart,
Eugene Does Literary Studies have a Future? The University of Wisconsin
Press, 1999.
Landow,
George P. "What's A Critic to Do?: Critical Theory in the Age of
Hypertext." dans Hyper/Text/Theory. Ed. George P. Landow. Baltimore:
Johns Hopkins UP, 1994. 1-50. Trad.
Esp. Teoría del hipertexto, George P. Landow (comp.), Barcelona, Paidós,
1997, pp. 17-68.
Moulthrop,
Stuart. "Polymers, Paranoia, and the Rhetoric of Hypertext." Writing
on the Edge 2.2 (1991): 150-59.
Navajas,
Gonzalo,
“El futuro como estética. ¿Es posible la literatura en el siglo XXI?”
(http://www.lehman.cuny.edu/ciberletras/v03/Navajas.html
dernière consultation 19/09/02)
Pinto,
Raffaele, “Crítica literaria y construcción del sujeto. Dos modelos de autoanálisis: Sigmund Freud (Psicopatología
de la vida cotidiana) e Italo
Calvino (Seis propuestas para el próximo milenio) dans Laura Borràs (ed.), Deseo,
construcción y personaje, Madrid, SGAE, 2002 (à paraître).
Smith,
Jonathan “Is there a Hypertext in this Class? Teaching Victorian Literature in
the Electronic Age” (http://www-personal.umd.umich.edu/jonsmith/tlwcart.html,
dernière consultation 25/01/02).
[1]
Dans ma préface au livre Deseo, construcción y personaje, Laura
Borràs (ed.), Madrid, SGAE, 2002, j’évoque la relation entre la terreur
personnelle vis-à-vis d’Internet exprimée par le critique américain et
les raisons idéologiques qui sont à l’origine de son discours.
[2]
Actuellement je rédige un article sur les problèmes onthologiques résultant
des possibles imperfections, défauts ou carences en terminologie de la théorie
narrative, à paraître dans http://www.uoc.edu/in3/hermeneia
[3]
“En suivant les connexions intertextuelles (génétiques ou analogiques),
qui déterminent le parcours au sein du corpus hypertextuel, se
dessinent des routes de lecture aléatoires et absolument subjectives qui
montrent la diffusion et l’articulation d’un tel sujet dans la tradition
littéraire. Après
s’être familiarisés avec les textes présentés dans les supports de
cours et avec les outils de navigation offerts par ces mêmes supports, les
étudiants doivent choisir certains sujets subjectivement importants afin de
construire leur propre corpus (hyper)textuel. La première partie du
cours, plus réceptive, et la deuxième, plus active, se déroulent dans un
climat de dialogue constant entre le professeur et les étudiants” (Pinto,
2001).
[4]
Pendant ce semestre académique le nombre réduit d’étudiants inscrits et
leur origine (tous possédaient un DEUG et avaient des relevés de notes et
des profils très brillants), a grandement facilité la mise en pratique de
l’enseignement.