Des faits,

Une perspective historique donnée par Philippe Castellin. 

http://www.sitec.fr/users/akenatondocks

 

On pourrait juger inutile, un siècle après Dada, de rappeler certains faits que j'appelle (maladroitement...) "basiques" liés aux expériences d'écriture poètique au XXème siècle, sinon qu'à leur propos l'histoire littéraire contemporaine s'avère étrangement silencieuse. Pourquoi? -

Parce qu'elle a partie liée avec le Texte, qu'elle gravite autour de lui et du genre de livres qui lui correspond (toutes choses bien comprèhensibles dans notre occident théologique, chrètien en particulier) parvenant fort mal à tirer conséquence des changements sourds qui aboutissent à la démystification de l'imprimé et au développement de pratiques visant à extraire le poëme de la page linceul pour le projeter sur les écrans, dans les réseaux, sur les CD, audio ou rom, en lui redonnant poids de corps-voix et, bref, de vie. Pareille occultation permettant toutes les opérations de traficotage et récupération. Et l'on ne s'en prive pas.

Pour prendre un 1er exemple qui ne fâchera personne : - Lorsque Bernard Heidsieck (et H. Chopin) décident (au milieu des annèes 50) de risquer le pas en abandonnant l' écrit pour le disque ou la bande magnétique, qui le relève ce "FAIT"?- Dans quelle histoire de la poésie contemporaine ceci figure-t-il, enregistré comme une "vraie" coupure ? - Je n'en vois pas, si ce n'est (Ô secte) dans ce que les acteurs eux-mêmes (Chopin...) dans leurs propres circuits s'efforcent tant bien que mal d'établir , parfois avec le sentiment de devenir un peu gâteux.... Au reste, depuis lors, B.H, où a-t-il êtè SERIEUSEMENT question de lui, cependant, eh oui! - qu'on lui a attribué le prix national de poèsie , juste après Bonnefoy, en 93... Où sont-ils les articles dans le Monde littéraire? Et les livres: ah oui, celui de J.P Bobillot, autrement dit la secte, toujours la secte, je veux dire nous. Tandis que Bonnefoy ou Bernard Noël ...et tous ceux qui sont "du côté du texte", ou, par voie de conséquence, de son industrie matra-gallimardienne...

Car là, le fric arrive, au grand galop, une page dans le Monde littéraire chacun sait ce que cela veut dire et rapporte, ou coûte, selon ... A preuve: quand tout à coup la référence à la bande magnétique et au montage nous revient via Burroughs et Gysin exo- estampillée "cut up" (procédure directement empruntée à Heidsieck et Chopin ainsi que Gysin le dit avec beaucoup d'honnéteté, s'étonnant que les français connaissent les cut up et pas "OU_Cinquième Saison", la revue sur disque de Chopin) ceci va de pair avec le lancement des traductions des mêmes chez les éditeurs pré-cités...Qu'on m'entende bien: la qualité de l'oeuvre de Noël, Reda, Jaccottet n'est pas en cause. Force seulement constater qu'à démarche et oeuvre d'intèrêt pour le moins comparable le "mythe" du livre (revigoré par son industrie, sa culture etc....) projette les uns en avant et occulte les autres. Involontairement ? Voire.

-Second exemple, plus récent: lors qu'en 96-97 , Alire et Akenaton se lancent dans la publication d'un numéro commun + cd rom mac pc de poëmes animés, c'est, tout de même et à tous égards, une belle folie et ce que j'appelle une vraie coupure; un chemin très neuf en tout cas: je ne vois que P.H.M Burgaud à s'y être également risqué à cette époque et même un peu avant (je crois me souvenir d'une ou deux lettres que nous avions échangées au milieu des années 90 quant à l'hypothèse de publier un CD Rom: tandis que moi je jugeais cela utopique il y croyait dur comme fer et à juste titre.

Toujours est-il qu' intervenue la publication D'Alire/DOC(K)S, présenté en Octobre 96 dans la Galerie Donguy à Paris, quel écho critique? - Aucun, ou l'aumômne d' un maigre entrefilet dans Libé, par J. Donguy, arraché après de multiples courbettes et coups de téléphone...

- Mais 6 mois passent et voilà que le même Libé annonce, sur 2 pages, l'imminence ( automne prochain...) d'un événement "historique" et d'une "grande première": la publication d'un CD ROM de poésie animée par ordinateur, consacré, (Ô bonne mère...) par A. Denize au malheureux Queneau et à ses 1OOO milliards de poëmes (tiens ! dans le même numéro de DOC(K)S on trouve au reste la présentation d'un travail absolument similaire effectué par un autre poëte, belge, 2 ans plus tôt, avec pour résultat une "machine à fabriquer des poëmes"...)

- Quant à la publication du cd rom elle est (bien sûr) assumée par Gallimard. Elémentaire mon cher Watson ... Philippe Bootz, Jacques Donguy et moi-même avons alors rédigé Une lettre collective de protestation adressée à l'auteur de l'article elle n'a pas êté publiée... Alors, en ce qui concerne la performance, la poésie visuelle, le mail art, le web, la poésie informatique, c'est la même chose qui déjà s'est passée se passe ou va se passer. Nous sommes nos propres chroniqueurs. Ceci implique d'être aussi honnête que possible quand on parle de toutes ces choses, de ne pas être sans arrêt, dès qu'un micro se présente, à vouloir "se" placer, à occulter ce(ux) qui précède(nt), à tenter de refaire le coup de la novation radicale, de la table rase et de la génération spontanée, d'autant plus que ceux qui ont effectivement défriché le terrain informatique (Philippe Bootz en particulier) savent bien combien peu de place est ici laissée à l'improvisation et à l'autoproclamation. combien d'heures et d'années passées au clavier avant que ne s'en génère un objet poétique un tant soit peu satisfaisant?

Comme "le web"et toutes ces choses sont à la mode et que, pendant un laps de temps warholien on va nous les offrir nos 15 secondes d'antenne, le souci effectivement un peu beta de se préoccuper des "faits basiques" me semble d'actualité. Il ne s'agit pas de jouer des coudes, de crier plus fort que les autres, il y a à faire admettre au sein des medias plus ou moins spécialisés notre existence et notre histoire ,en nous efforçant de mentionner "les autres", de ne pas trop falsifier les chronologies - même si parfois les ego(s) en prennent un (petit...) coup.... Au reste, celui qui ne le comprendrait pas, finirait-il probablement par en faire les frais, pure bizarrerie que l'on exhiberait dans quelques foires avant de le mettre au placard pour revenir aux choses sérieuses, je veux dire l'industrie du Texte: la bible d'un côté, la mitrailleuse de l'autre et la banque au milieu.

Philippe Castellin