http://www.e-critures.org/theories/theories_abrigeon/abrigeon.html
Peut-on dire qu'il y a un courant de poètes par / pour / avec ordinateur ? Disons qu'il y a flottille. Les e-critures ne stagnent pas, cela est certain. Mais forment-elles un courant ? Rien n'est moins sûr. Ce n'est pas le but, par ailleurs. Il y aurait plus un courant de lecteurs que d'e-crivains. A contre-courant.
Si cette littérature, ne stagne pas, n'est pas un courant, elle se transmet. En bouillonnement, en geyser, en bouteille plastique, au robinet.
L'e-criture présente sur le web, au robinet donc, ou plutôt au mélangeur (grain du lecteur), n'a pas la même finalité, ni les mêmes moyens, que l'e-criture en bouteille (CD-ROM, disquette) mais elle est issue d'une même source bouillonnante. Parfois sulfureuse, parfois plate, parfois parfumée, croupie ou vivifiante. Une conscience commune de quelque chose de possible, d'une utilisation littéraire de l'ordinateur. Alors que j'avançais la critique selon laquelle il n'y a pas encore d'oeuvre majeure dans ce domaine d'écriture, Philippe Bootz me contredit en précisant que cette "oeuvre" actuelle existe et n'en est pas une car elle est justement cette communauté de pensée, de création. Il a raison. D'où la bonne idée de ce site qui pourrait devenir un site de création collective, une oeuvre communautaire. Les oeuvres majeures de cette poésie étant alors pour l'instant des réunions de poètes (Docks/Alire,...). Toutefois remarquons que l'oeuvre collective de ce site est, alors que j'en parle, plus proche de l'addition que de la fusion. Ce n'est qu'un constat, pas une critique : à partir de ces premiers jets, il nous faut rêfléchir.
Bref, toute cette métaphore (en)filée bien lourdement pour re et re-préciser, encore et encore, que l'informatique, n'est qu'un moyen de plus de poétiser (ou de proser son verbe). Un moyen fabuleux de frotter la langue à un autre support que le papier, comme le furent il y a quelques années le public, le disque, la pellicule. Il me semble que notre but à tous autour de cette liste n'est pas de faire de l'informatique de la poésie. Laissons l'ordinateur comme art en lui-même à l'ordinateur. Il se placera tout seul, comme un grand, comme un huitième Art, à côté de la danse, de la musique, du cinéma, de la Poésie, s'il doit en être ainsi. Il est encore pour l'instant, et pour un bon moment, un moyen de faire de la poésie, du roman, de la musique, du cinéma. Mais il est fort possible qu'il développe sa propre forme artistique (de JODI à Chris Marker, des pistes se dessinent).*
L'informatique comme poétique m'est aussi insupportable que le sport comme poésie. Au sens où l'entendent les commentateurs sportifs ; "Que de poésie dans ce magnifique tacle !". C'est simplement plus tendance. L'utilisation de voix synthétiques, de caractères à gros pixels, de langage de programmation (ou de codage) comme langue poétique est un fourvoiement un peu vain. Une vision vieillotte de l'informatique. Une vision de "La Poésie de l'an 2000" à la Star Trek. L'ordinateur n'a pas besoin de surjouer son rôle de machine. La voix peut-être reproduite parfaitement (Que signifie alors une voix de robot ! ?). La définition peut-être parfaite (pourquoi une police de caractère à la ZX81 ?). Seulement, certains croient qu'en donnant un look "ordinateur" à leur poèmes (sonores, visuels...), ceux ci participent à un projet d'e-criture. Il en est de même pour l'utilisation quasi-systématique du hasard qui n'abolit plus grand chose. L'informatique est plus complexe qu'une simple mécanique.
La poésie
doit se situer dans l'ordinateur comme celle de Duchamp, Breton, Isou dans le
cinéma. Comme celle des poètes visuels dans les arts plastiques, des poètes
action dans la performance, des poètes sonores dans la musique.
Rester la poésie par l'informatique et non de l'informatique. Une friction.
Quitte à me planter, je ne crois pas en la machine. Je m'impose comme auteur de mes poèmes par ordinateur (qui ne sont pour l'instant d'ailleurs que des poèmes cinématographiques créés par ordinateur. Dois mieux faire). Même si ce n'est pas la seule voie de l'e-criture, je respecte totalement l'auteur de programme pour poème par ordinateur. Cette posture, parmi d'autres, est une des plus évidentes et louables. Toutefois, si j'aime (ou pas) un e-poème, je ne porte pas de jugement esthétique sur son programme. En fait, (et là tout le monde ici ne va pas être d'accord...), je ne considère pas le programme autrement que comme plume. Peu m'importe si un poète a fabriqué sa plume d'oie ou a acheté un stylo bic. Certains pensent au contraire que la programmation est un processus d'écriture. Je n'ai rien contre être convaincu de cela.....
Un aspect
des poèmes par ordinateur lus et vus qui me gêne reste la qualité du texte,
de la réflexion sur la langue qu'il contient. Certaines choses vues ça et là
me déplaisent. Si le moyen est maîtrisé, le texte (tel qu'il soit) en reste
à une poésie affreusement vieillotte. A quoi bon du sous-Saint-John Perse par
ordinateur, du Néo- Maurice Carême interactif, du Delerm en hypertexte ou du
post-Sully Prudhomme animé ! Comme si l'utilisation d'un Mac ou d'un PC donnait
un statut moderne au poète ! La poésie par ordinateur ne vient pas de nulle-part.
Elle s'est construite, qu'on le veuille ou non, sur les bases de la véritable
modernité, de Dada à Heidsieck, de Mallarmé aux De Campos, en passant par les
Oulipistes et tout le toutim. Il y a, paradoxalement, une tradition de la
modernité. Que cela soit conscient ou pas. (De même pour le roman : un mauvais
roman avec une excellente "interface" (d'hypertexte par exemple) reste
un mauvais roman parce que mal écrit, parce que creux...). La lecture fera,
fait, la spécificité du support.
Reste à savoir si cette lecture est, doit être, celle du lecteur, de l'auteur,
de la machine. Là me semble être la question.
Là est d'ailleurs le nouveau postulat de ce support poétique : le couple auteur-lecteur accueille une drôle d'invitée, la machine. Qui n'est qu'un langage. Qui peut feindre d'exister.
-- Qui peut être totalement maîtrisée par l'e-crivain programmeur, à la fois
comme un outil et un objet mathématique et littéraire. Avec comme avantage et
inconvénient une perte évidente de spontanéité, d'écriture inconsciente.
- - Qui peut parasiter la volonté de l'auteur non-programmeur, et donc créer
par son malfonctionnement (ou plutôt le dysfonctionnement de la programmation,
du programmeur amateur) du bruit dans la communication.. Avec comme avantage et
inconvénient la perte de la maîtrise de certaines figures (d'autre diront
"effets") par manque de prise réelle sur ce fonctionnement.
Cela arrivait également dans la performance ou la mise-en-page.
Bobillot
parlait de "bruit dans la point-com" à propos de la poésie sonore.
De bruit au sens total du terme, ce qui dans le schéma de communication interfère
sur le canal, dans le code commun. Ce qui fait de la poésie un langage. La poésie
par ordinateur manque un peu de ce bruit. De vivant plaqué sur la mécanique
(la logique ?). De rayures dans l'écriture, dans le vrai langage et ce qu'il
dit.
Bruissons un peu tout ça. Ne canalisons pas l'e-criture, laissons la déborder,
inonder...
Ainsi seulement, elle ne sera pas endiguée par les poseurs.
En attendant.... ramons.
Julien d'Abrigeon
* Je me souviens de bugs volontaires créés, dans ma prime jeunesse, sur Commodore Vic20 ou Amstrad 6128 à partir de "POKE" et codes bizarres créant des conflits d'affichage. Sympathique à trouver, à faire, à voir. Toutefois, ne nous trompons pas, cette ligne de langage de et programmation n'était pas de la poésie. Son résultat n'était pas de la danse, de la poésie, de l'Opéra;.. c'était "de l'ordinateur". Comme on pourrait dire "du cinéma". Le langage de programmation n'est pas un terreau pour la poésie car on ne peut créer par la faute, il n'accepte pas (détrompez-moi si je me trompe) l'hors-piste de la non-norme.